Au théâtre, trouver sa place…
À quoi bon le Théâtre, s’il n’offrait pas l’occasion d’une rupture avec les discours tout fait sur la société et le monde ?
Susciter le désir pour une autre parole, créer de la curiosité, c’est le rôle premier, et pas toujours évident, de ceux qui choisissent d’accompagner les jeunes au Théâtre.
Le professeur s’apparente alors à un passeur.
Il conduit ses élèves à l’orée d’une clairière où une autre perception de la réalité est possible.
Mais le rideau se lève, et il n’est plus le maître.
Le mystère se produira, ou pas…
Le spectacle fera longtemps après son chemin dans l’esprit de certains, il échappera à d’autres, et pourquoi pas à l’adulte lui-même...
D’où la difficulté de familiariser les jeunes avec la chose théâtrale. Elle ne saurait se réduire à une explication de texte.
Elle s’éprouve, comme une énigme.
Et c’est là, justement, où le rôle du passeur est précieux.
Chacun peut apprendre à trouver sa place d’homme au théâtre. Sur le fil des mots, des gestes, des images qui questionnent le monde autrement, on se découvre riche d’émotions et de pensées étrangement familières.
« Une pièce contemporaine, nous dit Jon Fosse, une bonne pièce, doit d’une certaine manière montrer une sensibilité, une musicalité et une pensée jamais vues auparavant, elle doit apporter au monde quelque chose qui d’une manière étrange était déjà là mais qu’on n’avait jamais vu. »
Un flic, un gamin, une interpellation arbitraire… « L’arrestation », mis en scène par Christophe Laluque, s’ancre sur une scène réaliste, presque ordinaire. Le flic pense incarner l’ordre, il détient le pouvoir. Alors il parle, il parle, pensant sans doute assurer sa domination, et sa parole s’emballe face au gamin pétrifié, assailli par ce déferlement de mots. Ce qui pourrait virer au drame banal devient alors farce tragique, celle de l’homme qui userait jusqu’à la corde l’illusion de son pouvoir, celle de la peur qui peut tous nous hanter quand il s’agit de faire face à l’autre. Le gamin, le flic, les spectateurs vivront autrement que prévu la scène annoncée. Quand le Théâtre interpelle nos ados, il peut en profondeur transmuer leur vision ordinaire.
C’est aussi l’ambition de la prochaine création du Petit Théâtre : « Spécimen ». Un jeune sans-papiers se trouve aux prises avec le pouvoir administratif, et la question de son identité. Et cette question, le spectacle nous invite à la prendre aux pieds de la lettre. Identité ? De qui, de quoi parle-t-on ? Pourquoi ce jeune adolescent étranger ne parvient-il pas à se faire comprendre de la spécialiste des « cas » dans son genre ? Qu’est-ce qui échappe à cette dernière si ce n’est justement ce qui ne pourra jamais être réduit à l’état de « carte » ? L’identité de l’adolescent ne peut se dire avec des phrases toute faites. A lui, aussi, de s’inventer comme personne, unique, non réductible à des critères en carton.
Autre révolte salvatrice : dans « Soledades », ballet librement inspiré de « La casa de Bernarda Alba », de Federico Garcia Lorca, trois danseuses de flamenco s’insurgent à coups de talon contre les conventions et les préjugés qui emmurent. Nous sommes en Andalousie, où une jeune fille refuse la réclusion arbitraire qui lui est imposée par sa mère. La danse et la musique rendent la houle des passions qui animent cet être avide de liberté. Quel adolescent pourrait rester insensible à tant de ferveur ?
Enfin, Joël Jouanneau nous fait l’honneur de présenter ses dernières créations au Théâtre Dunois. Auteur et metteur en scène phare de la création destinée à la jeunesse, il questionne sans complaisance ni tabou le mystère sans fin d’être simplement au monde. Avec « Jojo le récidiviste », une pièce de Joseph Danan, il met en scène de manière burlesque un enfant incontrôlable qui accumule les bêtises dévastatrices. Mais qu’est-ce qui pousse Jojo à jouer ainsi les terreurs ? Ce n’est sans doute pas un hasard si les héros préférés de Jouanneau prennent toujours un peu la vie de travers, préfèrent les chemins buissonniers, et chahutent à chaque réplique l’alphabet de tous les bons usages qu’on enseigne aux enfants. Nés de père inconnu, abandonnés par une mère disparue en vespa, les héros de « PinKpunK Cirkus » nous apprennent comment transmuer le désordre d’une vie en suite de fantaisies jubilatoires. Un exercice de liberté en soi.
Crédit Théâtre Dunois