Edito

Le futur appartient à celui qui a la plus longue mémoire*…

 

Le Dunois a ouvert ses portes en janvier 1977, à l’initiative d’un collectif d’artistes et d’activistes hétéroclites aspirant à un monde nouveau. Les idées de Mai 68 avaient infusé, et nombre de ces  militants pratiquant  pour certains un théâtre d’agit-prop, sillonnaient le pays à la rencontre des travailleurs en lutte. Un jour, l’envie leur prit, d’un nid où réfléchir ensemble, créer et s’ouvrir à toutes les expériences émancipatrices du moment. La découverte providentielle d’une friche à retaper, allait donner naissance au 28 rue Dunois. Au fil des mois de cette sédentarité nouvelle, l’expérience militante s’essouffla, les querelles idéologiques se firent de plus en plus âpres, le collectif s’étiola jusqu’à presque disparaître.

 

Il n’en resta que deux ! Qui prirent la barre avec leur inexpérience et leur envie d’aller voir plus loin, là où l’art inventait encore.  D’abord auprès des musiciens : sous la vieille charpente de l’ancien relais de poste s’improvisait chaque soir, venant de France et d’ailleurs, un jazz s’émancipant des grands frères américains. Puis, pêle-mêle, la musique africaine … le hard-rock…la danse…et bien d’autres encore, tous maîtres de l’improvisation, ils inventaient la fusion et le partage. C’était le début des années 80, times were changing, pleins d’espérances, nous respirions un air nouveau. Ces arts dits mineurs se frayaient une place dans le grand monde de la culture. Le Dunois allait ainsi trouver la sienne aux confins de l’institution culturelle. Et il s’est bien trouvé dans ces marges ! 

 

1990 le vieux 13ème arrondissement a commencé sa mue, et voilà le Dunois propulsé cent mètres plus bas au pied d’un immeuble conçu par une architecte de talent. La vie est belle, notre singularité a été saluée et confortée par les pouvoirs publics, ce plébiscite nous donne des ailes, nous nous rebaptisons théâtre Dunois. Euphorie de courte durée, car ce nouveau navire est une passoire qui inonde les étages des sons barbares de nos meilleurs musiciens. Il fallut s’adapter et renoncer à certains d’entre eux. A leur place entrèrent la musique contemporaine, la danse, les jeunes compagnies de théâtre moins prolixes en décibels… La dilution de l’identité forte de la décennie précédente finit par lasser l’un des capitaines.

 

1999, l’autre moitié, désormais seule à la barre, se devait d’inventer quelque chose de neuf pour continuer l’aventure. Les artistes étaient là, pleins d’inventions, nous allions leur offrir un public différent. Les enfants, toujours pris en compte mais de façon marginale depuis le début de cette traversée, allaient devenir les nouveaux protagonistes pour cette création artistique en recherche et quelquefois en mal d’écoute. Des spectateurs neufs, curieux, sans préjugés, pour lesquels une contre-culture était urgente à opposer à l’industrie culturelle envahissant leur quotidien.

L’enthousiasme des enseignants, des parents, des enfants… présents en nombre dès le départ nous donnait raison. Le théâtre Dunois devenait un lieu de référence pour la jeunesse, les artistes se pressaient pour y jouer. Et cela continue… jusqu’à aujourd’hui, 20 ans après.

 

Pendant ces quatre décennies, les convictions sont restées les mêmes : place aux créateurs les plus singuliers, ceux qui chahutent la bien-pensance, les artistes avec encore un brin d’utopie à partager, ceux qui refusent de devenir marchandise, qui ne plient pas devant les injonctions rétrogrades. Au moment de céder le gouvernail je souhaite au théâtre Dunois de rester fidèle à ses principes fondateurs, un lieu de liberté, d’exigence artistique, d’indépendance, de rébellion face à un monde de plus en plus matériel et comptable. « Le sens a besoin d’aller vers quelque chose d’intact : dès qu’il se négocie, il se dégrade** »

 

 

Nelly Le Grévellec


*Friedrich Nietsche 
**Bernard Noël